Témoins et témoignages. Figures et objets du XXe siècle


Le colloque international et interdisciplinaire « Témoins et témoignages. Figures et objets du XXe siècle » organisé par la Fondation pour la mémoire de la déportation (FMD), à Paris, les 14 et 15 décembre 2012 entend

- questionner les multiples figures du témoin au cours du XXe siècle,
- poser un cadre conceptuel et méthodologique,
- porter enfin un regard croisé sur les différentes approches et les différents usages et mésusages des témoignages et des témoins, tant dans l’espace savant que dans l’espace public.

Portée à partir de la Grande Guerre et tout au long du XXe siècle par plusieurs grandes vagues testimoniales, la figure du témoin s’est peu à peu imposée, à la fois dans l’espace public et dans l’espace savant, au point de devenir centrale dans les années 90.

Répondant à une très forte demande sociale, les témoins ne cessent plus, en effet, d’être sollicités, mobilisés, recensés, interviewés, enregistrés, diffusés et exposés, non sans péril, par le secteur éditorial, les médias, l’école, les tribunaux ou encore les musées.

De leur côté, les sciences humaines et sociales se sont également emparées de cette figure du XXe siècle : l’histoire (J.N. Cru, 1929 et 2006), la sociologie (M. Pollak, 1986 et R. Dulong, 1998), la littérature (C. Dornier, 2005, Ch. Lacoste, 2010), l’anthropologie ou encore la psychiatrie (D. Fassin, R. Rechtman, 2007), etc. ont largement contribué à baliser et à mettre en perspective cette « ère du témoin » (A. Wieviorka, 1998).

Toutefois, par-delà le constat de cet engouement, deux observations s’imposent : d’une part, ces différentes disciplines dialoguent encore trop peu entre elles sur ce sujet qu’elles ont pourtant en partage ; de l’autre, l’apport du témoin pour une appréhension critique du passé ainsi que les usages du témoignage demeurent fortement controversés sinon contestés, particulièrement en histoire (P. Ricoeur, 2000, S. Audouin-Rouzeau, A. Becker, 2000 ; F. Rousseau, 2003, Y. Thanassekos, S. Timperman, 2003).

Prenant acte de cette conjoncture problématique, ce colloque entend questionner les multiples figures du témoin au cours du XXe siècle, poser un cadre conceptuel et méthodologique, porter enfin un regard croisé sur les différentes approches et les différents usages et mésusages des témoignages et des témoins, tant dans l’espace savant que dans l’espace public.

Les communications attendues doivent permettre de clarifier les points suivants organisés autour de trois axes principaux :

- le(s) statut(s) du témoin et du témoignage :
Qu’est-ce qu’un témoin ? Un acteur ? Un témoin oculaire ? Un spectateur ? Une victime ? Un bourreau ?
Et qu’est-ce qu’un témoignage ? Il s’agira d’établir collectivement une typologie réflexive : témoignages spontanés/sollicités, oraux/écrits (carnets, journaux, correspondances, etc.,), témoignages précoces/tardifs, dépositions dans un cadre juridique, témoignages audiovisuels, etc.

-  Que faire des témoignages fictionnalisés ?
« Grands corpus » de témoignages et conditions sociales, politiques et culturelles qui permettent leur émergence : il s’agira ici de repérer et de contextualiser les principales vagues testimoniales du XXe siècle, de la Grande Guerre à aujourd’hui.
Existe-t-il des « grands corpus » et comment les définir ? Quelles sont leurs ampleurs, dynamiques, caractéristiques et spécificités ?
Qui sont les « grands témoins » ? Par ailleurs, il existe des témoins invisibles. Certaines victimes sont en effet parvenues à transmettre et à diffuser leur expérience au-delà de leur communauté de souffrance, d’autres non, pour quelles raisons ? Comment ces « trous » testimoniaux affectent-ils les sciences humaines et sociales (en tant que savoir) et la mémoire (en tant que fonction sociale) ?

-  Usages et mésusages du témoignage :
Une pluralité d’acteurs intervient dans le champ testimonial. Il s’agira d’examiner ici de façon critique les méthodes et les pratiques de chacun d’entre eux dans ce champ :
Celles des historiens qui abordent le témoignage comme source historique : de l’approche critique du témoignage à sa récusation, l’histoire « sous surveillance » ?
Existe-t-il une « dictature du témoignage » ? « Fabrice revisité » ? En définitive, comment l’historien compose-t-il ses corpus de témoignages et quelles connaissances peut-il en espérer, sous quelles conditions ? Comment l’appel aux témoins et aux témoignages participe-t-il à l’administration de la preuve ?

- Celles des autres sciences humaines et sociales : sociologie, anthropologie, sciences politiques, sciences de communication, médecine, psychologie et psychiatrie, etc. : quels usages ces diverses disciplines font-elles du témoin et du témoignage ? Quels types de corpus privilégient-elles ? Quels types de questions posent-elles aux témoins et aux témoignages ? Un éclairage particulier sera réservé aux névroses post-traumatiques de la Grande Guerre à aujourd’hui, au témoin et au témoignage comme matériau d’expertise diagnostique.

- Celles de l’enseignant et du pédagogue : quelle place est-elle donnée au témoin et aux témoignages en classe, dans les manuels scolaires, dans les visites scolaires de lieux de mémoire, dans la formation des enseignants etc.?

- Celles du Juge : sera évoqué le témoignage comme déposition judiciaire. Analyse de cas – de Nuremberg au TPI de La Haye. Note-t-on une évolution ?
Celles du témoin comme historien et de l’historien comme témoin, le témoin faisant œuvre d’historien et l’historien entrant dans le prétoire.

- Celles des Musées et mémoriaux : l’usage des témoignages comme illustration et/ou comme attestation, comme apport cognitif et/ou émotionnel, etc. Quelle est la place et les effets des nouvelles technologies dans l’usage muséal des témoignages, etc.

- Celles des documentalistes : entre usage respectueux et dérives plus ou moins préjudiciables, c’est la construction des documentaires et des docu-fiction à partir de témoignages qui sera interrogée.

Enfin le colloque abordera la question des falsificateurs qui tout en débitant leur galimatias pervers sur les « preuves historiques », s’en prennent en tout premier lieu aux témoignages des survivants dont ils prétendent faire la « critique ». Au-delà de la condamnation radicale sur tous les plans des pratiques négationnistes, il s’agira de comprendre les différentes facettes du phénomène afin de mieux décrypter cette prétendue critique.

Au total, le colloque souhaite envisager le « témoignage » dans toutes ses dimensions en tant qu’objet historique, social, politique, psychologique, et culturel : le témoignage comme partage et transmission de connaissance et d’expérience, le témoignage comme représentation de soi et du monde, le témoignage comme quête de reconnaissance sociale et politique, comme un élément dans un processus de deuil, comme une fonction identitaire, etc.

Références citées :
Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.
Jean Norton Cru, Témoins, Nancy, PUN, 2006 (Paris, Les Etincelles, 1928)

Carole Dornier, Renaud Dulong eds, Esthétique du témoignage, Paris, Ed. de la Maison des sciences de l’homme, 2005.

Renaud Dulong, Le témoin oculaire.Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, Ed. de l’EHESS, 1998.

Didier Fassin, Richard Rechtmann, L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Paris, Flammarion, 2007.

Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau, Paris, PUF, 2010.

Michael Pollak, Nathalie Heinich, « Le témoignage », Actes de la recherche en sciences sociales, 1986, vol. 62, n°1, p. 3-29.

Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2000.

Frédéric Rousseau, Le procès des témoins de la Grande guerre. L’affaire Norton Cru, Paris, Le Seuil, 2003.

Y. Thanassekos, S. Timperman, « Le statut du témoignage dans les recherches historiques sur les camps de concentration et d’extermination nazis », Cahier international. Etudes sur le témoignage audiovisuel des victimes des crimes et génocides nazis, n° 9, juin 2003, Bruxelles, Editions du Centre d’Etudes et de Documentation Fondation Auschwitz.

Annette Wieviorka, L’Ere du témoin, Paris, Plon, 1998.

« Témoins et témoignages. Figures et objets du XXe siècle », Appel à contribution , Calenda, Publié le mercredi 04 janvier 2012, http://calenda.org/206696

Mis à jour : dimanche 16 juin 2013