TEMOIGNAGE DE MME MOOG, NEE MARIE-LOUISE PINCEMAILLE


MASSACRE D’ORADOUR SUR GLANE

10 JUIN 1944

Le vendredi 11 novembre 1940, avec de très nombreux lorrains, ma famille a été expulsée de CHARLY-RUPIGNY, pour être par la suite répartis dans les départements de la HAUTE-VIENNE et de la CORREZE.

Nous avions droit à 50 kg de bagages et 2000 francs par personne. Nous avons été accueillis à LAPLAUD D’ORADOUR SUR GLANE par Mme de Saint VENANT.
Nous étions huit dans la famille : mes parents et six enfants de 11 à 17 ans.

J’avais alors 15 ans. Nous habitions une maisonnette située à côté du château. Mon père s’occupait d’un très grand jardin et d’un élevage de quelques volailles et ma mère tenait la maison. Mes deux frères avaient trouvé un emploi à Limoges et mes trois sœurs crochetaient des gants pour une usine régionale(Saint Junien). Quant à moi, attirée par la couture dès mon jeune âge, j’étais entrée en apprentissage de couturière à Limoges. Chaque matin, je prenais un train électrifié et rentrais le soir.
Puis il y eut une pénurie d’électricité et le train ne fonctionna que quelques jours par semaine. Avec l’accord de la Chambre des Métiers de Limoges, j’obtins le droit de poursuivre mon contrat ailleurs. Une couturière d’Oradour, Mme DAVID accepta de me prendre dans son atelier. Elle habitait à la Métairie, à quelques centaines de mètres au nord-est du centre d’Oradour. Je traversais donc presque chaque jour le bourg pour me rendre à mon travail.

Ce samedi 10 juin 1944 fut un samedi comme les autres du moins jusque vers 13 heures. Il faisait très chaud. Soudain, on vit passer, sur le chemin, devant la maison, des soldats allemands en tenue de combat. Ils plaisantaient et riaient ensemble et rien ne laissait présager leur funeste besogne. D’autres préparaient des camouflages dans les fossés, à l’aide de fougères coupées et de branchages, consultant des plans, ce qui prouve bien que c’était Oradour sur Glane l’objectif de leur mission.
Nous n’étions nullement inquiets car il n’y avait jamais eu d’opérations de maquis dans le voisinage et nous n’avions vu aucun maquisard dans les environs. Nous pensions donc que ces soldats étaient "en manœuvres".

Nous avons continué notre travail, sans nous inquiéter outre mesure.

Vers 15 heures, par deux fois, deux soldats sont entrés chez ma patronne, pour soi-disant, vérifier s’il n’y avait pas d’armes. Ils ont ouvert quelques tiroirs et sont repartis.
Au bout d’un moment, deux autres soldats, armés de mitraillettes, nous ont fait sortir de la maison, mais sans nous brusquer. L’un nous dit, en français, que c’était pour vérifier nos identités.

Avec les métayers voisins et leurs familles, ils nous ont conduits vers le bourg. J’étais contente de rejoindre mes compatriotes dont l’abbé Lorich ( notre curé lorrain) qui connaissait la langue allemande. Il saurait prouver notre identité.

Nous avions parcouru la moitié du trajet, quand un soldat est sorti d’un camouflage du fossé. Nous avons alors aperçu une mitrailleuse.Le soldat s’est approché de notre groupe et a discuté avec nos accompagnateurs. Heureusement que nous ne comprenions rien mais nous voyions bien qu’ils n’étaient pas d’accord. Ceux qui nous emmenaient ont dit plusieurs fois et en colère " Französes". Au bout de quelques minutes de discussions très animées, " notre sauveteur" nous a dit en français :" Vous pouvez rentrer".Il nous a accompagnés avec les "deux brutes" armées et en voyant un magnifique cerisier couvert de fruits, a presque demandé à ma patronne, la permission d’en prendre quelques uns.

Nous avons donc repris notre travail de couture, à peine plus inquiets qu’au moment de l’arrivée des soldats. Plus tard, des tirs et de grosses déflagrations se sont fait entendre, et des animaux beuglaient. La nuit tomba.

Puis vers 21h30, nous avons vu des incendies se déclarer partout puisque nous dominions un peu le bourg mais les nombreux feuillages nous en cachaient la vue.
Le ciel s’est embrasé ! Alors, la panique nous a gagnés. Nous avons compris qu’un drame se jouait.

Au moment où nous arrachions des couvertures des lits pour nous sauver dans la forêt, deux rescapés des granges sont arrivés, hagards et noirs de fumée.

Ils nous ont appris que les Allemands avaient rassemblé les hommes dans les granges, leur ont tiré dans les jambes puis les ont couverts de paille qu’ils ont enflammée. Les hommes ont donc été brûlés vivants !

Quelques uns, dont ces deux rescapés, cachés par la fumée et à peine blessés, ont réussi à s’enfuir par une petite ouverture.Ils ignoraient alors tout du sort des femmes et des enfants.

Nous sommes donc tous partis en courant nous cacher dans la forêt voisine.

Bien sûr, nous n’avons pas dormi.

Le lendemain matin, 11 juin, tout était calme. Nous sommes rentrés très prudemment chez Mme David, guettant le moindre bruit !..

Tout était en ordre. Ma patronne m’a reconduite à Laplaud où je demeurais, en faisant de grands détours par la forêt.

Nous étions hébétées.. une odeur atroce de chair brûlée empestait l’air.

En arrivant à mon domicile, nous avons rencontré mon père et mes frères, ainsi que des personnes de Laplaud, qui rentraient du bourg détruit ; ils étaient partis à la recherche de leur famille.

C’était la première fois que je voyais mon père pleurer. Ils étaient rentrés dans l’église et avaient vu les corps calcinés des femmes et des enfants, tous agglutinés vers la sacristie espérant une sortie. Les quelques personnes qui ont pu se jeter par les vitraux explosés, ont été mitraillées.

Seule Mme Roffange parvint, en faisant la morte, après s’être jetée dans le vide, à ramper dans la nuit, sous les ramures de petits pois, dans le jardin de Mr le Curé, situé derrière l’église.

C’est grâce à son témoignage que nous avons appris ce qui s’était passé.

Les11 et 12 juin, des convois d’Allemands sont revenus en fin de journée à Oradour. Avec des grenades, ils ont fait des trous à côté de l’église, puis ont enfoui les corps calcinés. Des séminaristes de Limoges sont venus quelques jours plus tard pour sortir ces corps de cet endroit et leur donner une sépulture décente. Ils ont mis les restes des corps et les ossements dans une fosse commune, au cimetière d’ Oradour. Ils ont travaillé avec des masques et se sont munis de gants en caoutchouc car avec la forte chaleur, c’était insupportable.

Une cérémonie religieuse a été célébrée et nous y avons participé avec les familles des victimes. Nous étions dans un état de choc et encore incrédules de ce massacre barbare injustifié !

Craignant à nouveau le retour de ces assassins, nous avons quitté Laplaud et nous sommes allés attendre la suite des évènements chez nos cousins Dumont domiciliés à la Barre, à une dizaine de kilomètres.

Je ne pardonnerai jamais à ces soldats " SS", de la division " Das Reich" qui ont massacré 642 personnes dont 44 de mes compatriotes lorrains.

45 ans après, je souhaite, si l’on retrouve de tels bourreaux, qu’on les condamne quel que soit leur âge et qu’il y ait prescription ou non.

Juin 1989 MOOG Marie- Louise née PINCEMAILLE

Mis à jour : mardi 10 février 2009