Le Mémorial des Martyrs de la Déportation - Mémorial de l’île de la Cité à Paris


Le Réseau du Souvenir

L’édification d’une mémoire monumentale de la déportation des résistants était l’un des objectifs originels de la constitution du Réseau du Souvenir.

Fondée en juin 1951, à l’initiative de Annette Christian-Lazard, cette petite structure associait une logique de groupe ("la fidélité envers les Martyrs des Camps de Déportation nazis") à une ambition universaliste : répondre à "une mission d’enseignement auprès des générations qui ne compteront plus parmi elles d’acteurs ni de témoins du drame".

Dans le contexte de l’époque, il s’agissait de s’établir en groupe de pression auprès des pouvoirs publics afin de lutter contre les atteintes à la mémoire de la Résistance et contre l’oubli de la déportation.

Le mode d’action retenu fut le réseau, sur le modèle et comme une commémoration de l’activité des résistants pendant l’Occupation.

La structure voulait être ouverte non seulement aux "familles de disparus et [aux] rescapés des geôles allemandes, mais aussi [à] tous ceux qui, sans avoir été personnellement touchés par la persécution nazie, veulent garder la mémoire de ses victimes" ( [1]).

Essentiellement parisienne, elle regroupait une étroite élite quelques centaines de membres :
avocats : Paul Arrighi, Max Gonfreville, Maurice Azoulay,
religieux : le RP Riquet,
journalistes : Rémy Roure,
hommes politiques : Edmond Michelet, Gilbert Grandval,
chercheurs et universitaires : Henri Michel, Germaine Tillion, Marc Zamansky, hauts fonctionnaires : Louis François, Henri Bourdeau de Fontenay,
artistes : Maurice Hewitt, Darius Milhaud,
médecins Gilbert-Dreyfus,
militaires, etc.,

Son action se déployait dans quatre directions :

- spirituelle réunir les grandes familles religieuses et laïques autour du "culte des Disparus" : la commission spirituelle était présidée par le Révérend Père Riquet, prédicateur à Notre-Dame de Paris,

- artistique provoquer et rassembler des œuvres évoquant la tragédie : commission présidée par Jean Cassou, directeur du Musée national d’art moderne et écrivain,

- historique faire écrire l’histoire de la Déportation : commission présidée par Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque nationale,

- mémorielle organiser des cérémonies commémoratives, contribuer à la transmission du message des déportés et des résistants, édifier des monuments du souvenir : commission de propagande présidée par Annette Christian-Lazard..

Le projet de Mémorial

Dès sa création, le Réseau envisage l’édification, au cœur de Paris, d’un monument national consacré au souvenir de la Déportation.

Une première esquisse du projet est établie par la Commission artistique du réseau : après discussions sur l’emplacement, l’idée d’un monument en forme de pierre tombale avec crypte et lanterne des morts sur la pointe de l’île de la Cité est retenue.

Le projet présenté par Georges-Henri Pingusson et Veysset est adopté à l’unanimité des membres de la commission en décembre 1953.

Durant cinq ans, le Réseau va se battre pour imposer son projet architectural et, surtout, son emplacement le décret autorisant la construction paraît finalement le 30 juin 1958. Le financement est assuré par souscription nationale. Les travaux, commencés en septembre 1960, sont achevés au printemps 1961. Le monument est inauguré par de Gaulle le 12 avril 1962, en présence des lauréats de la première édition du jeune concours de la Résistance.

Le Monument

Le monument est édifié à la pointe de l’île de la Cité, entre la Seine et le chevet de Notre-Dame. Il propose une évocation architecturale de la tragédie, inspirée par l’expressionnisme abstrait.

Par parti-pris artistique et pour des raisons de conformité au site, l’édifice ne comporte aucun point saillant au-dessus du parapet. On y accède par un square, espace de transition entre la ville et le lieu de souvenir et de recueillement ; un muret se dresse, partie émergente du monument sur laquelle est gravée la dédicace : "Aux 200 000 martyrs français morts dans les camps de déportation / 1940-1945", accompagnée depuis peu d’un grand panneau explicatif qui dresse l’histoire du système concentrationnaire nazi et présente l’œuvre. Deux escaliers exigus descendent à un parvis triangulaire clos d’un mur en béton et séparé de la Seine par une herse métallique.

On accède à la crypte, cœur de l’édifice, par un étroit passage entre deux piliers surélevés. A l’intérieur, une salle hexagonale abrite une flamme au centre d’une plaque circulaire gravée sur son pourtour : "Ils allèrent à l’autre bout de la terre et ils ne sont pas revenus" ; face à l’entrée, l’inscription "Pour que vive le souvenir de deux cent mille français tombés dans la nuit et le brouillard exterminés dans les camps nazis" surmonte un tunnel bordé de deux rideaux de lumières, qui aboutit à un autre point lumineux, isolé et encastré dans un mur noir : 200.000 lueurs symbolisent les déportés de France, veillent sur le tombeau du déporté inconnu et débouchent sur un symbole d’espérance.

A gauche et à droite de la pièce centrale s’ouvrent, surmontés des noms de quinze camps :
A gauche : Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Struthof, Maïdanek, Neuengamme, Mauthausen, Stutthof, Flossenbourg ;
A droite : Aurigny, Gross-Rosen, Bergen-Belsen, Dora-Ellrich, Ravensbrück, Dachau, Orianenbourg-Sachsenhausen.,

Deux couloirs : chacun mène, suivant une disposition symétrique, à une cellule, quinze niches triangulaires contenant de la terre et des ossements recueillis dans ces camps, et un escalier montant à l’étage supérieur ; sur leurs murs sont gravées des citations de Desnos, Maydieu, Sartre, Aragon, Saint-Exupéry, Eluard et Vercors, ainsi qu’un extrait du Chant des Marais.

Au-dessus de la sortie, s’étale la consigne : "Pardonne N’oublie pas".

Le monument a été inscrit sur la liste supplémentaire des monuments historiques en 1993.

Sources et bibliographie : Archives nationales, 72 AJ 2141 à 2170 (archives du Réseau du souvenir). Le Réseau du Souvenir. Bulletin d’information. Serge Barcellini, Annette Wieviorka, Passant, souviens-toi ! Les lieux du souvenir de la Seconde Guerre mondiale en France, Paris, Plon, 199

[1Projet "Association à la mémoire des martyrs de la liberté"}, AN, 72 AJ 2141

Mis à jour : samedi 15 avril 2017