La Voix du Rêve


Quand revient le moment du rêve,
Que peu à peu le Block entier s’endort,
Dans le soir qui s’achève,
Quand le vent de la nuit vient pleurer près des miradors,
Parfois en notre âme un peu lasse,
Monte soudain un trouble sans pareil,
C’est comme un gai refrain qui passe,
C’est comme un rayon de soleil.

Refrain
Écoutez c’est la voix du rêve,
Qui revient chanter en nos cœurs,
Déjà l’aube se lève,
Présageant pour l’avenir des jours meilleurs,
Miradors, barbelés, brimades, cela n’est plus que des souvenirs amers,
Nous rirons de nos peines bien loin de Natzweiler.

2
Le songe a supprimé l’espace,
À la maison nous voici de retour,
La chaise est à sa place,
Au coin de la table où nous prenions nos repas chaque jour,
Voici venir le cher visage,
Nos bien-aimés nous sourient tendrement,
Pour ne pas troubler le mirage,
Les gars ronflez plus doucement.

Refrain

3
Quelle allégresse règne en notre âme,
Ah  ! Quel bonheur  ! Ah  ! qu’il fait bon chez nous  !
Enfants, parents ou femmes,
Tous leurs baisers ne nous avaient jamais semblé si doux,
Notre fringale est apaisée,
Plus de Mutzen ! Adieu les numéros,
Fini : appels, rabiots, corvées,
Mais ne remue pas tant là-haut.

Refrain

4
Aujourd’hui cela n’est qu’un songe,
Oui  ! Mais demain le réalisera,
Si les jours se prolongent,
Disons-nous que bientôt la liberté nous reviendra,
Pour cette liberté chérie,
Préparons bien nos cœurs et nos esprits,
Afin que nos fils en leur vie,
N’aient à jamais, à venir ici.

Refrain

Natzweiler est un mauvais rêve,
Qui bientôt fuira de nos cœurs,
Déjà l’aube se lève,
Présageant pour l’avenir des jours meilleurs,
Miradors, barbelés et chaînes, Ne seront plus que souvenirs amers,
Nous rirons de nos peines bien loin de Natzweiler.

Arthur Poitevin,
détenu à Natzweiler

Petit Jean :
«  Nous avions fait venir Tutur dans notre Block, un soir, pour l’entendre interpréter sa chanson. Je me souviens avec quelle attention émue nous l’écoutions. Je ne pouvais que penser à mes enfants. Cette chanson devint la nôtre au camp. Les êtres qui nous étaient chers n’étaient pas oubliés, cette vie que nous menions n’était qu’un cauchemar puisque le rêve pour nous était de recouvrer la liberté.
J’ai vu des camarades avoir les larmes aux yeux, c’était des larmes de tendresse à l’adresse de leurs familles qui ignoraient tout d’eux, mais qu’ils pensaient revoir bientôt tellement leur optimisme était grand. Brave Tutur, tu nous as aidés beaucoup à remonter le moral de nos camarades.
Il m’est arrivé lorsque j’allais voir les plus abattus, de leur fredonner ta chanson ; un sourire effleurait leurs lèvres, ils reprenaient confiance. »

Extrait de Roger Leroy, Roger Linet et Max Nevers, 1943-1945. La résistance en Enfer,
Messidor, 1991, pp. 225-227.

Mis à jour : samedi 7 mai 2016