Histoire – Mémoire - Citoyenneté


Intervention au séminaire de HINZERT en Allemagne
(du 27 au 29 mai 2010)
sur invitation de la Ladeszentrale für Politische Bildung.

Lors de ce séminaire organisé par la Fondation allemande « Topographie de la terreur » de BERLIN les questions de l’évolution et de la pérennité du travail de mémoire ont été débattues.

Valérie DRECHSLER directrice du CERD Centre Européen du Résistant Déporté – Struthof -a très justement posé la question de la 3ème étape à mettre en oeuvre. Des monuments commémoratifs réalisés dès la fin de la guerre aux mémoriaux actuels et/ou en cours de réalisation, il nous faut aujourd’hui imaginer de nouvelles formes de travail de mémoire où les jeunes générations se sentent concernées et parties prenantes.

Avant de vous faire partager notre vision du travail de mémoire dans le Haut-Rhin il est bon de rappeler d’où nous parlons, d’où nous venons…

Un contexte historique régional à connaître :
Il faut se rappeler que l’Alsace et la Moselle sont annexées de fait par le IIIème Reich, dès le 20 juin 1940, sans réaction réelle de la France du gouvernement de VICHY.

Les garçons et filles sont enrôlés dans le RAD -service national obligatoire du travail, doublé d’une formation paramilitaire, dès févr 1941- puis incorporés dans l’armée allemande (y compris certaines divisions SS) dès le 25 août 1942, pour les alsaciens.

L’administration, les écoles, certaines entreprises importantes sont gérées par les allemands et de nombreux alsaciens expulsés. Les noms de rues, les noms et prénoms des personnes ainsi que les documents administratifs sont brutalement modifiés en langue allemande.

Le franc n’a plus valeur d’usage à partir de mai 1941-la conversion forcée du franc va réduire l’épargne de 50 %, le rationnement est de rigueur. L’usage du français est interdit en public. Une intense pression psychologique, l’embrigadement (Hitlerjugend et Opferring) et la germanisation forcée [1] avec l’ouverture du camp de Schirmeck en 1940 (camp de sûreté et de rééducation) s’abattent sur la population des trois départements 57-67-68 ; La peur et l’oppression règnent et les délations sont encouragées, y compris dans les familles.

Quatorze classes d’alsaciens et mosellans nés entre 1914 et 1927 seront mobilisés, soit l’équivalent de 13 divisions (plus de 130 000 incorporés de force, dénommés aussi les « Malgré-nous »). Plus de 40 000 y laisseront leur vie.

Même les classes 1913 puis1928 et 1929 sont partiellement mobilisées, (dès l’âge de 16 ans pour les derniers). Expulsions, prisons et déportations sont le lot de ceux qui déplaisent au régime nazi. Plus de 12500 mosellans et alsaciens (hommes, femmes, enfants) sont arrêtés et déportés en janvier 1943. Ils font partie des PRO (Patriotes, Résistants à l’Occupation).
Il faut souligner que 25% des effectifs concernés par l’obligation militaire sous toutes ses formes se sont soustraits d’une manière ou d’une autre à la Wehrmacht.

Aucune autre armée européenne n’enregistre un tel pourcentage de réfractaires et de déserteurs au cours de la 2ème guerre mondiale, malgré la répression qui s’exerce contre eux et leurs familles.

C’est d’ailleurs pour protéger celles-ci que bon nombre de « Malgré-nous » répondent à l’ordre d’appel de la Wehrmacht. C’est ce qui va leur être implicitement ou directement reproché à leur retour [2] . Ils vont combattre, la mort dans l’âme, sous l’uniforme vert de gris, pour un pays qui n’est pas le leur. Le front de l’Est, sera leur calvaire et leur tombeau. 16000 Alsaciens et Mosellans sont morts dans les camps russes. La LVF (légion volontaire Française de Pétain, 9 000 hommes sur le front sur les 30 000 volontaires français) sera le cauchemar des Alsaciens Mosellans qui chercheront à se rendre aux Russes.

Le Camp nazi de NATZWEILER – STRUTHOF situé sur les hauteurs, à peu de distance de Schirmeck (à ne pas confondre avec le camp de sûreté (et de rééducation) de Schirmeck - 52000 détenus venus de toute l’Europe y sont déportés dans le camp souche et 70 kommandos.

Ouvert le 1er Mai 1941 sur les hauteurs de la vallée de la Bruche, sur le Mont Louise, au lieu dit Le Struthof, non loin de Schirmeck,
Ce camp de concentration est installé à cet endroit en raison de la carrière de granit rose, cette pierre étant recherchée par l’architecte de Hitler pour les besoins des chantiers démentiels du national socialisme, en particulier à Nuremberg.

Ce camp d’extermination par le travail – où tous les déportés NN arrivent à partir de juin 1943 - et sont traités de manière abjecte – sera évacué en septembre 1944 par les nazis qui continuent toutefois l’administration (itinérante) des 70 kommandos annexes, source de richesses pour l’effort de guerre mais aussi pour les structures SS qui prélèvent leur part de butin.

Le Struthof est un camp cruel, avec un taux de mortalité de 40 %.
Il est aussi le lieu d’expérimentations médicales criminelles, pour le compte de la Reichuniversität de STRASBOURG ; expérimentations mortelles de gaz hypérite (gaz moutarde), de gaz phosgène, expérimentations par inoculation du virus du typhus, collections anatomiques racistes, après gazage dans la chambre à gaz spécialement aménagée le 12 avril 1943.

Ce sont des scientifiques de haut niveau qui ordonnent et ou pratiquent ces travaux totalement inutiles. Par exemple Eugen Haagen, bactériologue de renommée mondiale était inscrit sur la liste des candidats au Prix Nobel de 1938 pour ses travaux sur le typhus. Ses manipulations criminelles transmettent la maladie à l’ensemble du camp en avril-mai 1944, elles ont fait aussi mourir des détenus sains et contaminés de force dans des conditions d’hygiène et de souffrances atroces .

L’AFMD 68, un engagement au service de la citoyenneté consciente et active d’aujourd’hui :

La citoyenneté d’aujourd’hui, il faut pouvoir la rendre concrète par des exemples de comportements civiques et des engagements dans des actions qui développent l’émancipation des humains.

L’émancipation c’est pour chacun la capacité de se dégager des entraves que sont les idées reçues, les traditions archaïques, les formatages familiaux et sociaux, les modes de pensées conformistes (et rassurantes) qui refusent les échanges contradictoires et les connaissances nouvelles. Ces entraves stérilisent notre horizon et nos rêves.

C’est aussi la capacité de s’engager dans des actions et des luttes pour empêcher la barbarie de renaître sous d’autres formes et de combattre la résignation et l’impuissance.

Dans cette perspective le travail de mémoire est un socle indispensable :
Savoir pour Comprendre, Comprendre pour Agir :
Cette démarche nous positionne comme « acteurs de la mémoire » et mais aussi comme « artisans du futur. »

Donner à voir ne suffit pas, sinon les émotions prédominent et dans certains cas elles peuvent provoquer saturation et rejet.
Notre responsabilité est de favoriser la compréhension des mécanismes qui permettent ces horreurs, mais aussi de rappeler qu’il faut une volonté affirmée pour mettre en oeuvre les valeurs humanistes afin de construire la paix. Le temps est aussi venu de faire plus appel aux connaissances des sciences humaines et à développer la « psychique »P [3] qui nous éclaire sur les comportements humains et sur nous-mêmes.

Une démarche et une pédagogie interactive, à visée transnationale [4]. et européenne :
Visiter les mémoriaux et lieux de mémoire permet ce travail, en lien avec des témoins quand c’est possible ou avec des « Passeurs de Mémoire » que sont les responsables associatifs comme l’AFMD (AMIS DE LA FONDATION POUR LA MEMOIRE DE LA DEPORTATION).

_ Visiter un mémorial en y découvrant aussi les oeuvres d’artistes est une sensibilisation indispensable et incomparable. Peinture, collages, photographies, théâtre, etc. sont un complément qui ouvre l’esprit et élargit l’horizon de nos perceptions.

Rencontrer ces artistes et découvrir avec eux leur propre démarche de travail de mémoire aide de manière essentielle à nourrir notre propre démarche, personnelle et collective.

Loin de la consommation d’images ou de belles phrases, il s’agit bien de
cultiver en chacun d’entre nous la capacité de délibérer, d’analyser les faits et les motivations, pour un partage d’une vision d’avenir. Ces pratiques sont une clé pour l’émancipation du genre humain et pour la Paix.

Les valeurs qui ont soutenu ceux qui ont lutté contre la barbarie sont celles qui construisent la PAIX : Dignité humaine – Solidarité – Justice – Liberté.

La Volonté de résister, de survivre, de s’organiser pour ensuite reconstruire une société meilleure où l’intérêt général, l’intérêt particulier et le bien commun sont intimement liés et interdépendants, est le fondement du projet démocratique et de la survie de l’espèce humaine.
La mémoire ne doit pas devenir un refuge où le culte de l’identité risque fort de fermer les portes sur l’avenir. Elle est au contraire un patrimoine qui nous donne des raisons d’espérer en cette capacité de faire triompher l’universalité de la dignité humaine.

Dans la commune de Le HOHWALD (67) se trouve une fontaine érigée en l’honneur de Adélaïde Hautval, (1906-1988), alsacienne médecin psychiatre déportée à Auschwitz et Ravensbrück, en raison de son amitié et de son soutien pour les Juifs.

Elle a refusé d’obéir aux médecins SS qui pratiquaient les expérimentations criminelles de stérilisations à Auschwitz, ceci au risque de sa vie. Elle a été décorée de la médaille des Justes en avril 1966.
Sur cette fontaine, une épitaphe qu’elle a faite sienne :
« Agis toujours selon les eaux claires de ton être »
Cette parole est comme un phare.

Elle reconnaît notre dualité humaine – s’il y a des eaux claires, il y a aussi des eaux troubles – et notre capacité à nous déterminer et à agir pour faire avancer l’humain en chacun de nous et autour de nous.

Juillet 2010

AFMD - Délégation Territoriale du Haut-Rhin (68)
- Arlette HASSELBACH Présidente - 68760 Willer sur Thur.

[1la « Sippenhaft », vieille loi allemande qui prenait en otage un membre de la famille ou le clan entier

[2E.RIEDWEG « Les Malgré-nous » Ed. Nuée Bleue

[3sychique : voir la Psychologie de la Motivation. « Idées-Forces pour le XXIè siècle » Armen Tarpinian »

[4L’ AFMD 67- dès 2003 - et l’AFMD 68 en s’y associant dès 2005 – ont tissé un partenariat fructueux avec les mémoriaux et associations de mémoire d’Allemagne, Autriche, Luxembourg, Belgique. Des séminaires internationaux sont organisés chaque année et nous y intervenons régulièrement

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Mis à jour : dimanche 16 juin 2013