Charles Grandjeat Résistant et Déporté du Jura


Historiquement et sociologiquement l’itinéraire de Charles Grandjeat est lumineux.

Sans sombrer dans la facilité on est en droit d’affirmer qu’il incarne l’idée et l’idéal de la réussite par le travail, l’intelligence et la vertu. Enfant d’instituteurs - ce qui constitue une excellente rampe de lancement - dans cette troisième république qui, à la fin du XIXème siècle, a encore besoin de s’affirmer et de s’assurer, notamment grâce à l’école, il va faire une carrière inscrite toute entière sous le signe de la méritocratie.

La république ne distribue pas gratuitement ses bienfaits, elle propose à ses enfants, s’ils le veulent, s’ils mobilisent leur volonté, d’actualiser leurs potentialités, d’exprimer leurs talents, de faire carrière.

Les choses ne furent pas si simples pourtant pour Charles Grandjeat. Né en 1897 à Contamine-Sarzin en Haute-Savoie, il est marqué d’un handicap sous forme d’une atrophie de la main gauche. Par ailleurs, sa famille subit le traumatisme de la disparition précoce de sa soeur aînée, probablement remarquablement douée.

La mort de sa soeur, le handicap qui l’affecte vont jouer un rôle déterminant sur le parcours des études de Charles Grandjeat. Ses parents, inquiets pour lui, ne souhaitent pas qu’il se présente au concours de l’Ecole normale. Il se fait alors en même temps pion et autodidacte et, seul, prépare et réussit le BS (brevet supérieur, en ce temps titre d’excellence des instituteurs). Il devient instituteur suppléant à Annemasse où il rencontre sa future épouse, Josèphe Charrot, elle même institutrice suppléante.

A partir de là, il avale les étapes. Il se présente et est reçu au professorat des EPS ( écoles primaires supérieures, équivalent approximatif de nos actuels collèges) puis à l’inspection primaire. Il est alors dans sa trente-deuxième année. Ce nouveau succès (1929) le contraint à s’exiler. Le mot "exiler" est sans doute un peu fort. Il veut marquer l’attachement extrême de Charles Grandjeat à sa Haute-Savoie où d’ailleurs il souhaitera retourner en qualité d’inspecteur en 1939, sans toutefois aboutir, en raison de l’impossibilité pour sa femme, devenue directrice d’école normale, d’obtenir un poste correspondant à son titre et à sa qualification.

Charles Grandjeat sera successivement inspecteur primaire à Thiers et Châteauroux, avant d’être nommé inspecteur d’académie du Jura à Lons-le-Saunier. On est en 1940.

Cette carrière "au mérite" dont des parents instituteurs ont pu rêver n’est cependant pas le tout de la vie de Charles Grandjeat, outre va sans dire, sa vie familiale. Charles Grandjeat est républicain et laïc jusqu’aux moelles. Or, il se trouve que riche d’une vaste culture, notamment historique et littéraire, il est un orateur de talent. Sa maîtrise du verbe est de surcroît servie par une personnalité rayonnante qui en séduira, voire fascinera beaucoup. Dans les joutes politico-oratoires de l’époque, il se fera souvant, "sous les préaux d’école", le porte-parole des radicaux.

Mais cet homme d’étude ne doute pas que la conviction doive s’exprimer en actes grâce auxquels les enfants accéderont aux conditions d’un plus grand développement personnel et commun, grâce à quoi aussi tout homme puisse être, d’où qu’il vienne, reconnu dans son intégrale humanité.

On le voit : le pédagogue et l’inspecteur - c’est tout un - et le militant se donnent la main. Il en ira ainsi jusqu’au bout.

En 1929 Charles Grandjeat, l’année même où il passe le concours de l’inspection, fonde la fédération des oeuvres laïques (FOL) de Haute-Savoie. Plus tard, à Thiers et Châteauroux l’UFOLEP ( branche de la FOL) sera l’instrument et le cadre de manifestations festives gigantesques pour et par les enfants des écoles publiques. Dans le même esprit et sur la même lancée, Charles Grandjeat milite dans la ligue des droit de l’homme. Chaque année il participe activement (on ne le voit pas en simple auditeur) aux congrès nationaux de la ligue de l’enseignement et de la ligue des droits de l’homme.

Chacun est libre de mettre à distance les choix de Charles Grandjeat. Personne ne peut mettre en question sa parfaite cohérence et son honnêteté parfaite. Ce sont l’une et l’autre qui le conduiront à Dachau.

1940 : Charles Grandjeat est nommé inspecteur d’académie du Jura à Lons-le-Saunier. La date pose problème puisqu’elle est la même que celle de l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain et de la création, sur les ruines de la république, de "l’état français". Or pour qui connaît un peu les arcanes des nominations des hauts fonctionnaires de l’Education nationale, il est clair que la nomination de l’inspecteur d’académie du Jura, en vue de la rentrée scolaire d’octobre a eu lieu plusieurs mois plus tôt, autrement dit sous la république.

On peut aussi se demander pourquoi Charles Grandjeat n’a pas, compte tenu de l’évolution vers la collaboration du régime de Vichy, demandé à être relevé de ses fonctions. On trouvera plus loin la réponse sans ambiguïté, si on ne la subodore déjà.

Les enseignants en activité aujourd’hui auraient du mal à se représenter ce qu’était dans la première moitié du XXème siècle une inspection d’académie au sens logistique et matériel du terme. Point de bâtiment conçu pour cette destination, avec ses bureaux cloisonnés, ses personnels spécialisés. L’inspection d’académie est une maison de ville que rien ne distingue de beaucoup d’autres, semblables. Au rez-de-chaussée trois ou quatre pièces affectées à la fonction de bureau et quatre ou cinq personnes qui assurent la totalité des services. L’inspecteur et sa famille logent à l’étage.

L’inspecteur d’académie, surtout s’il a préalablement été inspecteur primaire, est aussi plus en prise directe avec le terrain. Il n’est ni rare ni surprenant que Charles Grandjeat se rende dans un lycée de son département, suive le cours d’un professeur, interroge les élèves, explique à son tour, commente. Pédagogue un jour pédagogue toujours. S’il a besoin d’un nouveau collaborateur pour ses services académiques, l’inspecteur monte dans sa voiture et part en quête du candidat adéquat. C’est ainsi que Charles Grandjeat ira solliciter, dans sa petite école à classe unique de Chaux-des-Prés, un jeune instituteur de vingt-deux ans. Maxime Cottet sera lui aussi déporté mais aura la chance, contre toute vraisemblance, de revenir.

L’évolution du régime de Vichy ne pouvait qu’être sensible à un homme aussi attentif et averti de la vie politique comme l’était Charles Grandjeat. Quand la Résistance commença d’apparaître puis le maquis à se mettre en place, particulièrement après la décision de Laval du 13 février 1943 de fournir à l’Allemagne de jeunes travailleurs français (STO), l’inspecteur d’académie n’hésite pas : il protègera, autant qu’il le pourra, ceux qui dépendent de lui et leur famille.

Selon le témoignage de son fils, une institutrice, connue pour son engagement à l’extrème gauche interdite depuis 1940, ainsi que pour son action dans la Résistance, reçut de son inspecteur d’académie le ferme conseil de se rendre moins visible, sans pour autant changer ni d’option ni de conduite.

Un jeune maître, employé des maigres services académiques s’absenta un jour et ne revint pas. Il fut rapidement avéré qu’il avait rejoint le maquis. L’inspecteur d’académie décida qu’il était empêché pour des raisons de santé ou de famille. Dans ces conditions qui constituaient une couverture, le jeune maître continua de toucher son salaire. Il était en situation régulière. Il faut rendre justice au préfet de l’époque d’avoir, malgré des convictions moins tranchées que celles de Charles Grandjeat, couvert à son tour l’inspecteur d’académie.

Des chefs de services départementaux du Jura, dont Charles Grandjeat, se réunissaient régulièrement autour du trésorier-payeur général, Monsieur Picton, qui devait être, en août 1944, le premier président du comité de libération.

Lucide et avisé, Charles Grandjeat n’ignorait pas que dans une petite ville comme Lons-le-Saunier, beaucoup de choses finissent par se savoir.

En 1944, la gestapo relayée par la milice est sur les dents. Les alliés débarquent en Normendie le 6 juin, le maquis est très actif notamment dans le Jura ce qui détermine chez les SS, dans ce département, de nombreux actes de barbarie : villages incendiés, exécutions sommaires, déportations massives comme ce fut le cas de Saint-Claude dont plus de trois-cents habitants furent déportés. Le maître d’oeuvre était Klaus Barbie.

Charles Grandjeat est dans la collimateur de la police allemande. Il l’est d’autant plus qu’il vient souvent dans les locaux mêmes de la gestapo plaider en faveur de ses personnels soupçonnés ou accusés. Dans le temps qui précède son arrestation il y vient plusieurs fois par semaine. Lors d’une de ses dernières "visites", il commentera : "la prochaine fois ils ne me laisseront pas repartir".

Un moment décisif est celui de la rafle des instituteurs de l’école Saint-Désiré à Lons-le-Saunier puis l’arrestation du proviseur du lycée Rouget-de-Lisle et de son secrétaire. L’inspecteur d’académie est soumis à des interrogatoires de plus en plus fermes qui finissent par des menaces : "pour les défendre ainsi, c’est que vous êtes d’accord avec eux". On sait où cela conduit.

Cela conduit d’abord à l’arrestation à son domicile le 18 juin 1944 vers 21-22 heures. Sa famille ne l’a plus revu.

La suite n’appelle pas de longues explications. Tous ceux que concerne la Déportation en connaissent la terrible épure.

Charles Grandjeat est incarcéré à la prison de Lons-le-Saunier. Le 2 août 1944 il quitte Lons pour Lyon où il est enfermé au fort Montluc jusqu’au 11. De là, probablement par le dernier de déportés au départ de Lyon, il est dirigé sur le camp de Struthof-Natzweiler d’où il repart en septembre, pour arriver à Dachau.

La situation de n’importe quel déporté était tragique, celle de Charles Grandjeat plus encore. Pour deux raisons. En raison de sa main atrophiée qui le rendait inapte au travail manuel ou, en tout cas selon les critères nazis, peu rentable. En raison aussi de son âge. Un homme de quarante-sept ans était considéré comme vieux, toujours en référence à la rentabilité.

Charles Grandjeat n’avait aucune chance.

Puisqu’il ne travaillait pas, il n’était pas nourri ou si peu que la mort était inéluctable et prochaine. Il fut admis au "revier", mot qu’on peut traduire par infirmerie et aussi par mouroir. Le médecin qui l’assista, le docteur Ragot, de Sens, ne disposait de rien d’utile pour le soigner.

Charles Grandjeat mourut de faim et d’un épuisement général qui, abolissant les défenses du corps, aboutit à une septicémie.

C’était le 29 janvier 1945.

Cet homme grand et fort ne pesait plus que trent-cinq kilos. Il y eut ensuite, pour la famille de Charles Grandjeat, de l’horreur dans l’horreur. La famille attendait évidemment son retour. Le 15 mai 1945, elle reçu une communication téléphonique annonçant le rapatriement du mari et père. Femme et enfants attendirent, on imagine sous quelle tension. Ils attendirent...Charles Grandjeat était mort depuis plus de trois mois. Le 8 juin le trésorier-payeur général du Jura avec qui Charles Grandjeat avait préparé le retour à la liberté vint dire la vérité. L’existance prenait un autre cours.

Le docteur Ragot, le médecin qui avait assisté Charles Grandjeat sur le plan humain - assistance réciproque d’ailleurs - à défaut de pouvoir l’aider médicalement, rencontra la famille conformément à la promesse qu’il avait faite au mourant. Charles Grandjeat, jusqu’aux approches de sa mort, était resté fidèle à lui même et à ses convictions. Il s’entretenait de culture, d’histoire et de littérature. Le docteur devait dire combien il avait constamment pensé aux siens.

Charles Grandjeat était marié depuis 1923 avec Josèphe Charrot. Femme de caractère, de conviction et de culture, elle fut élève de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, directrice de plusieurs écoles normales successivement et termina sa carrière en qualité d’inspectrice de l’Education nationale dans le cinquième arrondissement de Paris. Il est incontestable qu’il a fallu qu’elle partageât les mêmes valeurs que son mari pour que celui-ci entreprenne et réalise ce qui a été rapporté plus haut.

Monsieur et Madame Grandjeat eurent trois enfants. Une fille Madeleine, née en 1925, qui au terme de sa carrière d’agrégée de lettres classiques était professeur de Khâgne à Dijon ; un garçon, Pierre, né en 1930, qui fit sa carrière à la cour des comptes où il termina en qualité de président de chambre ; une fille monique, née en 1933, professeur de la ville de Paris en anglais.

Pourquoi la mémoire de Charles Grandjeat dont on aurait eu de bonnes raisons de faire, dans le Jura et notamment dans les milieux de l’enseignement, un héros emblématique, fut-elle si rapidement perdue ? L’ombre de l’inspecteur d’académie martyrisé était-elle embarassante pour certains qui avaient préféré une plus grande sécurité personnelle ? La reconstruction matérielle et morale de la nation voulait-elle qu’on se tournât exclusivement vers l’avenir ? Il est vrai en tout cas qu’en 1945 et pendant longtemps la conscience de la Déportation a été pour le moins lacunaire.

Ce qui fait l’exemplarité de Charles Grandjeat est, en réalité, facilement détectable, puisqu’elle se situe sous le signe de l’unité.

D’une part la carrière au mérite d’un homme intelligent, cultivé, volontaire, ardent, serviteur de l’enfance et de l’humanité en tout homme.

D’autre part la résistance active, au péril de sa vie, d’un homme qui voit nié, bafoué, massacré tout ce qui fait le prix de son existence. On peut résister les armes à la main. Charles Grandjeat a résité à la place qui était la sienne avec les moyens dont il disposait.

Il n’y a pas deux part dans la vie de Charles Grandjeat, pédagogue, humaniste, et pour cela martyr et héros.

André Mien
Vice président DT du Rhône

Mis à jour : dimanche 16 juin 2013