27 janvier 2016 : « Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité » (ONU 2005)


Cette journée de commémoration du 27 janvier nous livre une double injonction. Il faut nous souvenir des génocides, nous souvenir de ces moments où des hommes ont décidé d’exterminer systématiquement des populations entières, c’est une mémoire terrible et douloureuse… mais injonction aussi à prévenir, autrement dit, à faire que ces crimes ne se reproduisent pas. Personne ce soir n’est dupe des limites de notre rassemblement car si nous comprenons combien et pourquoi il est important de se souvenir, de prendre quelques minutes de recueillement pour voir surgir dans la mémoire ces millions de visages disparus, nous savons aussi que les commémorations et les rassemblements ne sont pas suffisants pour empêcher la violence de se déchaîner quand celle-ci est programmée. Toute l’histoire de l’humanité est jalonnée de violences et de morts mais le XXe siècle a repoussé en la matière les limites du supportable : crimes de masse, crimes où des hommes tuent d’autres hommes non pour ce qu’ils ont fait mais pour ce qu’ils sont, au nom même de leur humanité, de ce qui nous fait homme ou femme, de ce que nous n’avons pas choisi, à savoir notre naissance. Ces crimes-là sont encore plus insupportables. Ils ont parfois été perpétrés non dans la fureur et le bruit mais dans le silence, dans la nuit et le brouillard, dans des lieux cachés, éloignés, où les choses n’étaient pas dites, où se mettait en œuvre une énigmatique « Solution finale », où la mort était programmée, froidement, scientifiquement, mécaniquement avec une organisation implacable de rafles, de convois, de trains, de fausses douches, de fours où des êtres humains sont partis en fumée pour qu’on ne sache rien du crime qui venait d’être commis. Tuer un nouveau-né parce qu’il respire, parce qu’il est un ennemi avant que de n’avoir parlé, voilà ce qu’est le crime contre l’humanité. Le XXe siècle a tant banalisé cette horreur que certains, fascinés par la violence, sont prêts et nous le pressentons, à remettre en marche la machine de destruction massive et sanglante. Alors, comment prévenir ? Comment lutter ? Voilà la seule et lancinante question. L’instruction, l’éducation suffisent-elles ? L’Allemagne de Weimar était une vraie démocratie où les femmes avaient le droit de vote ; c’était un pays d’éducation, d’instruction, de culture, ce qui n’a pas empêché l’idéologie nazie et le racisme de s’y enraciner. L’explication est donc ailleurs, toujours très complexe, dans un enchevêtrement de causalités que seuls les historiens peuvent démêler. Pour comprendre Auschwitz, il faut remonter loin dans le temps, aux pogroms ancestraux contre les Juifs, il faut être le 28 juin 1919 à Versailles où l’Allemagne humiliée signe le traité de Versailles, être en 1923 à Munich où un obscur inconnu du nom d’Hitler tente un putsch, être en 1929 à la bourse de Wall Street qui s’effondre entrainant dans la misère des millions de personnes, être à Berlin le 31 juillet 1932 quand le parti nazi accède au pouvoir avec seulement 37% des voix mais la complicité des partis traditionnels, naïfs au point de croire qu’il n’était pas dangereux de faire alliance avec lui. Six mois plus tard, le Parlement allemand disparaissait dans les flammes et avec lui toutes les libertés. Dès mars 1933 s’ouvrait à Dachau le 1er camp destiné aux Allemands, aux opposants, communistes, socialistes, syndicalistes… Parce qu’on n’a pas pris garde, parce qu’on n’a pas su voir venir, la machine infernale s’est mise en marche en quelques mois et il faudra des années, d’innombrables morts et de souffrances pour l’arrêter. On dit qu’il faut instruire les jeunes générations de tout cela. Cette journée de la mémoire, initiée en 2002 par le conseil de l’Europe, l’a d’abord été pour les élèves ; il s’agissait disait le texte, « par des mesures éducatives, de prévenir la répétition ou la négation de crimes contre l’humanité ». Sur le portail de l’Education Nationale, à la journée d’aujourd’hui, on peut lire ceci : « Le travail de mémoire passe prioritairement par l’éducation des enfants et des adolescents. C’est l’occasion pour la communauté éducative d’engager une réflexion sur les génocides et de rappeler les valeurs humanistes qui fondent notre démocratie ». Oui, mais éduquer les jeunes, c’est d’abord les instruire, c’est d’abord faire de l’histoire avant de parler de mémoire. Un grand débat agite la communauté des enseignants et des historiens autour de ces questions. Notre pays a doublé en 10 ans les journées mémorielles obligatoires, basculant dans une frénésie de commémorations. Cette incitation au souvenir, adressée de plus en plus souvent aux enseignants, est peu suivie. Elle est même rejetée car perçue comme une injonction administrative qui engendre la confusion et à terme peut déboucher sur le terrible danger d’une histoire à pilotage mémoriel. Enseignants et historiens condamnent, à juste titre, le flou et les confusions faites entre histoire et mémoire qui sont deux approches, indispensables mais très différentes du passé qu’il importe de ne pas confondre. La mémoire est de l’ordre du souvenir, individuel ou collectif. Placée au cœur de l’évènement, elle repose sur le témoignage, le vécu, le point de vue, le ressenti. Elle est chargée d’émotion, mouvante, évoluant entre souvenirs, amnésie, refoulement et présuppose l’oubli, car on ne peut se souvenir qu’en sélectionnant ce qui doit être oublié. C’est une sorte d’absolu quand l’Histoire ne connaît que du relatif. Car l’Histoire se situe hors de l’évènement et se définit par la mise à distance, la reconstruction problématisée du passé, qui implique un décentrement du regard, c’est-à-dire la possibilité de changer de point de vue, qu’on appelle aussi la recherche de l’« objectivité ». L’Histoire cherche d’abord à comprendre et à expliquer. Elle égrène les faits les uns après les autres recomposant avec minutie le calendrier de notre passé pour mieux tenter de l’analyser. Elle a aussi ses faiblesses car elle s’appuie sur des documents d’archives qui sont souvent des témoignages, donc des mémoires sujettes à caution et elle oublie parfois de s’intéresser à certains sujets, ce qui fausse les analyses et ne la font pas échapper à une certaine subjectivité. Mais l’Histoire est indispensable aux jeunes générations pour s’approprier des éléments de causalité complexes et comprendre que la réalité n’est jamais simple, ni manichéenne. Alors, puisque le devoir d’histoire est essentiel, existe-t-il aussi un « devoir de mémoire » ? Oui sans aucun doute et pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’en nous souvenant, nous faisons acte d’humanité. Même si je ne suis pas juive, ni arménienne, j’appartiens à l’espèce humaine et à ce titre, je me dois de partager le souvenir de ces exterminations, insupportables à la conscience d’où que nous venions et quelques soient nos opinions religieuses ou politiques. Juifs, Chrétiens, Musulmans, hommes, femmes de toutes conditions doivent pouvoir parler de la Shoah, de cette rencontre avec le Mal absolu, radical, qui nous saisit d’effroi et nous laisse dans un vrai mal être. Qui peut échapper à la hantise de cette perversion de l’Homme ? à cette culpabilité inconsciente d’être des « survivants » que nous essayons d’apaiser en nous souvenant… Ensuite parce que c’est dans ce travail collectif de mémoire que se construit l’image qu’une société se donne d’elle-même. Le devoir de mémoire ne se joue pas par rapport au passé mais bien dans l’inquiétude du présent et dans la construction du futur. Dans notre pays où la République peine à intégrer tous les individus au sein d’une communauté égale, le défi est de construire une mémoire commune. Plus difficile qu’il n’y parait car chacun interprète le passé à partir de son point de vue. Chaque groupe social a sa part de blessures et souhaite qu’elle soit reconnue. Ces différentes mémoires blessées et concurrentielles existent et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Leur réveil, violent aujourd’hui, parfois désordonné n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique et politique sur les pages troubles du passé. Dans un Etat libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définir la vérité historique. Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Il est du devoir d’Etat de dire avec courage et sans démagogie ce que doit être la mémoire nationale, y compris quand elle est dérangeante. C’est ce que fit Jacques Chirac en 1995, reconnaissant pour la 1ère fois que l’Etat Français sous Vichy avait participé au crime de la Shoah. Il est du devoir d’Etat de poursuivre inlassablement les négationnistes qui manipulent les consciences fragiles en véhiculant que la Shoah n’a pas existé, que c’est un mensonge ou le complot d’une communauté qui cherche à se victimiser. Il est du devoir d’Etat d’intégrer les mémoires particulières dans le patrimoine mémoriel national et d’apprendre aux différentes communautés à être capables de vraiment « commémorer », c’est-à-dire « se souvenir ensemble ». C’est aussi l’ambition de notre association, les Amis de la Fondation de la Mémoire de la Déportation que de rassembler tous ceux qui veulent honorer le souvenir des victimes de la Shoah et des génocides. Nous devons rêver à un 27 janvier prochain où de nombreuses personnes de toutes origines et de toutes confessions viendront nous rejoindre. Christiane TAUBIRA dit : « Lorsque les enjeux sont au-delà de la mémoire et de l’histoire, qu’ils atteignent la cohésion nationale, l’identité commune, il revient alors au législateur de poser la parole politique et d’en tirer les conséquences par des dispositions normatives. Il n’y a pas de matière plus politique que le droit qui élabore les règles communes pour rendre possible la vie ensemble, qui édicte les lisières, sépare la morale de l’éthique pour énoncer les valeurs de référence ». C’est le pari qu’ont fait en d’autres temps, pourtant si difficiles, les Schuman, Monet, de Gaulle, Adenauer. Pari de la main tendue par-dessus des millions de cadavres, pari du pardon non de l’oubli, pari de l’avenir dans la fraternité. Qui pourrait dire aujourd’hui les morts et les destructions que nous a évité la construction européenne ? Qui sait à quel point Erasmus a contribué à faire changer les regards ? Au lendemain de la guerre, quelques grands hommes d’Etat ont voulu et ont su semer autre chose que la haine et la rancœur et ils sont parvenus à maintenir la paix en Europe. Aujourd’hui de nouveaux défis nous attendent. Les commémorations ne doivent pas être une forme de refus du présent qui consiste à se plonger dans le passé pour savoir quelles étaient les responsabilités il y a soixante quinze ans, mais être au contraire l’occasion de se demander quelles sont nos responsabilités aujourd’hui devant le racisme qui se développe… Enfin, le travail de mémoire nous donne de la force, de l’énergie, de l’espoir… Oui, éviter les génocides est possible à condition de semer en profondeur entre les communautés un discours de respect et de compréhension, à condition de bannir la haine et le rejet, de ne jamais renoncer, de toujours croire en l’homme, de savoir que la liberté est un combat au quotidien, à condition que les hommes d’Etat croient eux-mêmes en cette marche vers plus de fraternité, qu’ils en soient dignes et capables d’entraîner derrière eux leurs peuples. A la fin de son œuvre immense intitulée « La mémoire, l’histoire et l’oubli » Paul Ricoeur, le grand philosophe protestant, nous dit : « ce n’est que par un travail de deuil, guidé par l’horizon de réconciliation avec le passé, et par l’idéal du pardon, qu’une société est à même de se préparer à faire place au futur ».
Mis à jour : jeudi 28 janvier 2016