2011 Commémoration de l’exil de politiques dans les camps d’Algérie


Guy Perlier

DISCOURS PIERRE BUFFIERE

5 mars 2011

La plaque que nous dévoilons aujourd’hui sur la façade de la petite gare de Pierre Buffière, dans ce lieu paisible, nous renvoie pourtant à une des époques les plus sombres de notre histoire contemporaine, celle de la France sous Vichy.

En décembre 1940, le gouvernement de Philippe Pétain décide de pérenniser les lois d’exception adoptées dans le contexte de l’avant-guerre par les derniers gouvernements de la 3ème République, d’en élargir le champ d’application et de renforcer les structures de coercition déjà existantes.

La création de deux nouveaux camps d’internement sur le territoire de la préfecture de la Haute-Vienne et plus précisément sur le territoire des communes de Saint-Paul d’Eyjeaux et de Nexon correspond à une volonté de mettre en route cette politique de répression systématique.

Il s’agit à l’échelle de la Haute-Vienne de pallier l’insuffisance du petit camp de Bagatelle construit à Saint-Germain-Les-Belles et, à l’échelle nationale, de compléter l’archipel des camps français déjà particulièrement dense dans le sud-ouest du pays.

Les nouveaux camps haut-viennois sont à leur création destinés en priorité à maintenir sous surveillance des Français, des « politiques » hostiles au régime dont la première mesure fut de supprimer la République, sa devise, ses symboles.

Ils pouvaient retenir mille internés chacun, ils n’en retinrent que huit à neuf cents au maximum : syndicalistes ouvriers et paysans, communistes et libertaires pacifistes, socialistes, adversaires résolus de la politique de collaboration décidée par le gouvernement de Vichy.

Mais, les internements sont mal acceptés voire combattus dans l’ensemble de la zone non-occupée et particulièrement en Limousin, région fortement attachée aux idées du Front Populaire. A l’extérieur des camps, des réseaux de solidarité se créent en faveur des internés : on rédige des pétitions réclamant des libérations, on collecte des victuailles pour faire parvenir des colis aux internés, on soutient leur moral par des visites et un courrier réguliers.

A l’intérieur des barbelés, c’est une activité politique bouillonnante qui se développe : les services de police et de renseignements des camps y signalent la formation de sections socialistes et de cellules communistes.

L’administration pétainiste qui fixait à l’internement deux buts primordiaux :

-  « éviter la propagande des militants
-  essayer de convertir les autres »

selon les propres mots du commandant Pillon du camp de Nexon, doit reconnaître son échec. En conséquence elle accentue la répression au sein des camps.
Ses services de police s’appliquent donc à classer les internés, suivant leur degré de dangerosité politique :

« Les irréductibles : en principe tous les intellectuels et quelques ouvriers qui étaient ou chefs de cellule, ou chefs de section. Leur influence sur les autres internés est néfaste.

Les douteux : ceux qui, tout en n’étant pas militants, sont cependant sympathisants, mais se conduisent bien, acceptant la discipline. Ils sont incapables de faire de la propagande ; leur influence sur les autres est nulle. Si on les libérait, ils suivraient ou ne suivraient pas le mouvement selon les circonstances. Donc à s’en méfier.

Les amendés : ils ne sont peut-être pas nombreux, mais ils méritent qu’on s’intéresse à leur sort. Ils ont compris leur erreur et en font la preuve par leur attitude vis-à-vis des autres. Leurs lettres, la correspondance de leurs familles, sont là pour exprimer d’amers regrets. » [1]

Et ce sont donc ceux qui furent jugés « irréductibles » en mars 1941 qui furent exilés vers les camps d’Algérie. Au bout du compte : deux pièces officielles émanant de la gendarmerie nationale et conservées au Service Historique des Armées [2] donnent le nombre des partants, leur provenance, leur destination et les circonstances de leur convoyage depuis leur embarquement en gare de Pierre-Buffière (Haute-Vienne) le 1er mars jusqu’à leur arrivée à Alger, le 3, via Barcarès et Port-Vendres Maritime. Par la suite, le gouvernement semble avoir abandonné ce type de transfert à gros effectifs parce qu’il imposait une logistique importante, voyante et coûteuse. Les archives des camps témoignent d’autres départs vers l’Afrique du Nord mais par groupes plus discrets.

Témoignage de Roger Garaudy

« 4 mars 1941. Nous étions environ 500 militants communistes déportés à Djelfa, porte du désert, au sud algérien, dans le territoire de Ghardhaïa. Nos tentes marabouts étaient plantées sur des terrassements de sable jaune et roux. Pas un arbre, pas un buisson. Des cailloux, du sable. Au ras du sol, des nœuds de minuscules lianes sèches, recroquevillées, sans feuilles, sans couleur et sans nom, pas plus grosses que le squelette d’une souris. Aux deux angles supérieurs de l’enceinte de barbelés, une tente, occupée par les goumiers qui nous gardent, et, sortant du triangle noir de l’ouverture, le museau effilé d’une mitrailleuse qui nous guette. Quand le vent du désert souffle, et surtout la nuit quand les bruits grandissent, la toile de nos tentes claque et se disloque frénétiquement : on se croirait dans le ventre d’une bête qui aboie. » [3]

Le séjour à Djelfa fut en effet particulièrement éprouvant. Encadrés par des goumiers armés, les internés furent employés quelques jours à des travaux de terrassement destinés à l’aménagement de leur camp de marabouts. Le climat continental fut mal supporté ; la nourriture insuffisante à base de fèves, de carottes et de navets, complétée de pain rationné et d’un peu de viande de chameau le dimanche ne pouvait pas maintenir les équilibres corporels. La commission de la Croix Rouge Internationale, de passage en 1942, a noté des diminutions de poids de dix à vingt kilos. L’hygiène surtout était lamentable : le peu d’eau retiré d’un oued pollué par les égouts de la ville était réservé à la cuisine et à la boisson, il s’ensuivit des épidémies de dysenterie. Les plus affaiblis ne s’en remirent pas. François Roby, déjà âgé et de santé précaire, vit rapidement son état empirer. Il fut néanmoins transféré à Bossuet et gardé jusqu’au 30 septembre 1941 date à laquelle il fut rapatrié, à bout de force. Malgré les soins prodigués par sa famille, il décéda à son domicile le 8 novembre 1942. Il faut dire, d’après Marcel Bonnin, que le camp était dépourvu de moyens prophylactiques et sanitaires :

« à Djelfa, pendant les 45 jours que nous restâmes sous les marabouts, en plein vent, qui s’écroulaient sous la pluie, nous n’avions pratiquement aucun soin. »

De plus, tous les témoignages le confirment, il était dirigé par « l’inhumain commandant Caboche » qui couvrait exactions et brimades perpétrées par « ses sbires ». Fort heureusement le séjour à Djelfa des politiques français se limita à un mois et demi. En avril, ils furent remplacés par des anciens des Brigades Internationales, principalement des Polonais et des Tchèques Quant à eux, ils furent transférés au camp de Bossuet.

Bossuet, l’ancien Biribi des « bat’d’af. », un camp plus humain mais un camp d’exil et pour certains il y eut aussi Djénien Bou Rezg, un camp disciplinaire de la région de Colombéchar à l’orée du désert, un bagne véritable.

Ainsi donc, ces militants (ils seront plus de cinq cents au total dont six Limousins : deux brivistes, Joseph Biogeaud et Jean Baptiste Soulier et quatre Haut-Viennois : Marcel Bonnin, François Chatelus, Marcel Lenoble et François Roby) que Pétain désignaient comme indésirables et représentants de l’anti-France, dont les deux tiers étaient des anciens combattants de la première guerre mondiale, dont cent-huit étaient des blessés de guerre, dont dix avaient été gazés, huit amputés, dont cent seize s’étaient vu décerner la croix de guerre, vingt-deux la médaille militaire et trois la légion d’honneur, méritaient bien qu’on se souvînt de leur lutte et de leur exil, qu’on honorât et qu’on pérennisât leur mémoire aujourd’hui sur le lieu de leur départ.

Merci à vous tous, pour eux, de votre présence à cette cérémonie et de votre attention.


[1Rapport du commandant Pillon de Nexon (1941)

[2Idem.

[3GARAUDY (Roger), Episode vécu à Djelfa, extrait pris dans Le Résistant Déporté Interné en Afrique du Nord, journal de l’A.R.D.I.E.P. n° 27 de janvier-février-mars 1976

Mis à jour : vendredi 4 décembre 2015